Noël sa mère
Quand j’étais gamine, Noël, ça me plaisait bien. C’était dans une grande maison blanche à Arcachon, fort bien nommée La Madone, qui avec les années avait un peu viré au gris, mais peu importe. Le réveillon, rien de spécial, on allait parfois au ciné. Le matin, j’enfilais toute excitée une robe de chambre pelucheuse rose pour monter à l’étage découvrir les cadeaux au pied du sapin en synthétique.
Y’avait toujours des tas de trucs, dont des gros bouquins, et à l’époque, c’est ce que je préférais comme cadeau (et surtout j’avais ouvert en douce les autres, donc c’était plus des surprises). Ensuite, mon grand-père préparait le déjeuner, invariablement composé de foies gras de canard et d’oie, d’un énorme filet de bœuf saignant quasi bleu découpé au couteau électrique SEB orange des 70’s, et de patates tuées dans de la graisse d’oie. Avec interdiction de pénétrer dans la cuisine sous peine de se faire beugler dessus.
C’était bien, à l’époque, que je crois au Père Noël ou plus. Puis les années ont passé, avec quelques décès et un divorce. Du coup, la fête familiale en a pris pour son grade. Et Noël est devenu une sorte de truc amplement redouté. Parce que bon, les gens, ils veulent pas vous laisser passer Noël tout seul en paix. Que vous soyez tout seul le reste de l’année, c’est pas grave, mais pas le soir de Noël, ça, non, c’est péché. Ce qui me rend toujours hautement perplexe, mais comme ça part d’une bonne intention, globalement, je dis trop rien, ce qui est assez rare pour être souligné. Ca commence en Novembre, en général, les gens commencent à me dire « mais tu fais quoi pour Noël ? ». Vu leur tête quand je réponds « rien » – un mélange d’horreur, de « c’est mal, oulala, mal très mal » et de pitié, je me suis souvent sentie obligée de me trouver une activité décente.
Du coup, j’ai rarement été seule. J’ai parfois été invitée dans ma belle-famille (quand je n’avais pas le mauvais goût d’être seule ET célibataire à cette période de l’année), et c’était tout à fait sympathique, même si dans ma grande parano, je me suis parfois demandée si j’étais là par envie ou par pitié. J’ai atterri dans des soirées improbables – le top, un noël africain avec du manioc, du mafé et du zouk. J’ai fait à dîner chez moi pour d’autres oubliés de Noël (et sans vouloir cafter, parfois, des gens qui fuyaient leur famille). L’an dernier, j’ai consenti à « fêter » ça avec ma mère, et en me retrouvant devant la télé après dîner, j’ai bien juré qu’on ne m’y reprendrait plus. Et sinon, en plan B, je suis systématiquement conviée par des amis gentils, et je refuse systématiquement, parce que ça me fait toujours bizarre, ça fait un peu « famille en kit », t’en as pas (vraiment) alors on t’en prête une pour l’occasion. C’est comme louer un déguisement. Et j’aime pas les soirées déguisées non plus, d’ailleurs.
Et en fait, je dois l’avouer même pas sous la torture: j’emmerde Noël, j’aime pas Noël, et c’est pas de l’aigreur ou une posture ou je ne sais quoi. le pire, c’est que c’est vrai. Pour moi, Noël, c’est sympa quand on est môme, ou quand on a des mômes. Entre les deux, vu de ma fenêtre, ça sent plutôt la corvée familiale à plein nez. La course aux cadeaux et les magasins blindés dès fin novembre. La tonne de fric dépensée pour des cadeaux qui finissent sur ebay. Les sapins massacrés par milliers qui finissent en sac à sapin sur les trottoirs. L’organisation pesante. Les drames de couple pour savoir dans la famille de qui on va cette anné. Les retrouvailles avec des parents qu’on n’a pas forcément envie de voir. Bon, OK, c’est le dark side of christmas, là, y’a aussi des lumières et des cadeaux et de la joie et de l’amour dégoulinant et blablabla. Mais moi, vraiment, ça m’inspire pas. D’ailleurs, c’est encore pas pour cafter, mais je connais plein de gens que ça emmerde aussi, et qui font bonne figure en famille parce que ça se fait.
Quand j’aurai des gosses, je trouverai ça peut-être de bon goût de renoncer à mon premier ronchonnage annuel (le deuxième, c’est le réveillon du 31, mais ça n’est pas le sujet ici) , mais pour cette année, j’ai soigneusement évité toute proposition – même si je remercie ceux qui m’ont proposé, par contre je ne remercie pas ma chère mère qui m’a dit « tu viens si tu veux » et qui trouve scandaleux que je n’ai « pas trouvé un endroit où aller ». Je peux donc assumer de ne pas être un lapin de Noël (ah, ah, nul) et enfin loutrer devant des bons films avec une bonne bouffe et mon chat en tout sérénité, en chantonnant Renaud:
« En décembre c’est l’apothéose,
la grande bouffe et les p’tits cadeaux,
ils sont toujours aussi moroses,
mais y a d’la joie dans les ghettos,
la Terre peut s’arrêter d’tourner,
ils rateront pas leur réveillon;
moi j’voudrais tous les voir crever,
étouffés de dinde aux marrons. »
Commentaires (2)

Au Québec, même combat
Cher Lapin,
Ce n’est pas parce que j’habite un pays de neiges éternelles que je suis forcément sentimental devant ces fêtes nordiques.
Vous décrivez fort bien ce petit spleen imposé. Merci.
Ah je vois que les boules de noël sont internationales, c’est cool. C’est passé, maintenant, une nouvelle année commence, et je vous la souhaite fort bonne, cher bûcheron.