La tête ailleurs
Habituellement, dans le métro, je regarde les gens, et je me moque toujours de ceux qui, complètement à la rue, se lèvent d’un coup en courant en réalisant que c’est leur station, là. Aujourd’hui, c’était fabuleux, une fille à la coiffure improbable, plongée dans son iPhone, a d’un coup levé la tête, et prise de panique s’est éjectée de la rame en se prenant les pieds dans un sac, pendant que la sonnerie retentissait, et un mec l’a poursuivie avec un sac plastique qui lui appartenait visiblement, en disant « mademoiselle ». Les portes se sont refermées, elle a fait un geste d’impuissance, suivi de signes étranges qui devaient signifier qu’il fallait manger le contenu du sac plastique parce que c’était bon.
Ça m’aurait fait sacrément marrer en temps normal, et je me serais copieusement foutue de sa gueule, sauf que la fille en question, c’était moi, et que le sac contenait une boite de pasteis de nata que j’avais réussi à ne pas manger, destinée à l’amie que j’allais voir. J’ai maugréé et trainé mes guêtres aux petits mitrons pour quand même ramener le gouter dominical, en me flagellant pour ma distraction.
Parce que bon, depuis le début de l’année, j’ai quand même réussi à perdre: des billets de train neufs non consommés (retourné mon appart, jamais revus), un chapeau tout neuf (oublié dans le train), un bonnet violet (oublié dans un taxi), un parapluie (?), et surement d’autres trucs que j’oublie – tiens donc. Parce que oui, j’ai souvent « la tête ailleurs ». J’aime beaucoup cette expression, je la trouve jolie: ailleurs, ça sent la rêverie douce, les vacances, l’évasion, le garçon troublant. Sauf que dans la réalité, ça sent aussi et surtout la to do list perpétuelle, les mails à traiter, l’administratif chiant, les inspirations bloguesques désordonnées, les pensées encombrantes de control freak, genre envisager toutes les options d’évolutions possibles d’une situation donnée, et c’est fatigant.
Et quand je suis avec des gens qui me parlent, des fois, j’avoue (en même temps, tout le monde l’a vu, j’ai du mal à ne pas me disperser), je suis tout à fait capable en plein milieu d’une conversation même passionnante, de dire « oh, le beau papillon » (en même temps, à Paris, ça arrive peu, les papillons) et de m’attirer les foudres de mon interlocuteur qui pense que je n’en ai rien à foutre de ce qu’il raconte. C’est faux, je suis tout à fait intéressée, juste capable de m’intéresser à dix sujets à la seconde. C’est pas ma faute, monsieur, c’est mon cerveau, il fait rien qu’à s’agiter dans son coin.
Dans mon travail, ça va. En même temps, on me paye pour, être carrée, organisée, logique, de la gestion de projet bordélique, ça n’existe pas. Et quand ça existe, ça s’appelle de l’incompétence. Par contre, dans le projet vaste qu’est ma vie personnelle, c’est le bronx en permanence. Peut être pour me détendre, justement. J’avais à une époque l’habitude de tout noter dans un carnet, toute pensée qui fusait, du coup, j’ai plein de carnets qui témoignent de ma dispersion. Penser à les bruler. Et même si écrire les trucs, ça permet de se vider la tête, j’ai arrêté, parce que trouvais que ça faisait vraiment psychopathe. Faut dire, j’écrivais toutes les 5 minutes, et je rajoutais des cases devant chaque ligne, transformant ce qui sortait de mon cerveau en to do list géante, ce qui fait me fait toujours peur. Et puis on sait jamais, si quelqu’un tombait dessus, quand même, ça pourrait l’inquiéter.
Oh puis merde. Assumons. C’est hautement profitable de faire de la place dans son cerveau hyperactif, ça permet de se concentrer sur les choses importantes, de ne plus rien oublier, et de ne pas laisser de délicieux petits gâteaux portugais en pâture au premier venu. Un parapluie moche, passe encore, mais de la bouffe, c’est insupportable. Donc dès demain, je vais aller m’acheter un nouveau carnet soulageur de tête. Un moleskine, tiens (rose, parce que je suis une fille). Pour me sentir comme Hemingway. Je suis sure qu’il avait la tête ailleurs,lui aussi, des fois.
Mots-clefs :dispersion, distraction, pensées
Commentaires (1)
moi aussi j’adore les Moleskine roses! j’ai toujours le mien dans mon sac et pour le coup j’en serais malade si je le perdais!