Voir Venise et sourire
Dimanche, 28 Juin 2009 13:33
La première fois que je suis allée à Venise, c'était dans des conditions dites idéales, avec mon chéri, dans un hôtel design avec jacuzzi dans la chambre et petit dej sur un plateau dans le lit. Mais vu que peu de temps après le retour, il a eu la délicate attention de me lourder comme un gros porc (pardon, L., si tu me lis encore, mais je crois que là-dessus, on est d'accord), on va dire que ça a un peu modifié ma vision de la ville. Légèrement. Puis j'ai dit que j'allais y retourner, déjà pour me prendre ma dose d'art à la Biennale, et puis pour habiter les lieux avec d'autres souvenirs. L'exorcisme des lieux, ça s'appelle, c'est expliqué ailleurs qu'ici. Mon deuxième premier contact avec Venise a été de nuit. A une heure du matin, on a lourdé nos affaires à l'hôtel, et on s'est dit qu'une petite balade nocturne s'imposait.
J'avais oublié à quel point c'était magique, Venise, la nuit. Pas un chat, ou presque, on devait être 10 sur la place Saint-Marc, c'est dire. Du coup y'a un calme bizarre, incroyable, pas de voiture, pas de gens, rien. Ce dédale de rues sombres, ça devait être un bon vieux coupe-gorge, dans le temps. Des maisons qui semblent construites sans logique. De loin ça a l'air bien rangé, mais c'est le chaos, en fait, les rues débouchent sur des canaux, aucune carte n'est conforme à la topographie du lieu. Venise, comme dit C., est une sorte de jeu géant pour dieux facétieux, on est des souris dans leur labyrinthe, et ils prennent des paris sur qui va arriver à destination, en mettant des obstacles. Et ils se marrent fort, là haut.
Le jour, ça fout sa claque aussi. Venise est une superbe métaphore du monde, on imagine sa gloire passée, et on contemple sa décadence. Mais Venise ne meurt pas, Venise refuse de couler. Des maisons pleines de couleurs dont les pieds trempent dans les canaux, des murs qui se fissurent et perdent des pans entiers, des balcons qui menacent de tomber, tout est en travaux, tout est renforcé, mais tout reste magnifique, et digne. L'eau, normalement, comme tous les autres éléments, c'est un peu un combat perdu d'avance. Mais Venise emmerde l'eau. Même si d'un coup on se retrouve les pieds dedans, alors que là, hier, y'avait des pavés secs. Et encore, j'y suis jamais allée en période d'acqua alta, une ville inondée, ça doit être pas mal non plus. Malgré tout, ça tient le choc, c'est pas encore une ruine, loin de là.

Dès qu'on s'éloigne des itinéraires touristiques, y'a plus personne, ils ont pas mis toutes les rues dans les guides, et pourtant, ils auraient du. On peut marcher une journée entière en regardant partout autour de soi, tout est beau, chaque quartier a sa propre identité très marquée, chaque maison est différente, et tout pourrait faire une sublime carte postale, du coup, on passe ses journées à faire des photos, s'enthousiasmer, puis on boit des coups, on mange des glaces, et des tas d'autres trucs bons, il savent faire à bouffer, les ritals.
Puis contrairement à la rumeur, c'est tout sauf une ville musée. Y'a des tas de trucs sur les murs - tags, graffitis, autocollants, peintures, et j'en passe. Y'a du linge qui sèche, des voisins qui s'apostrophent et causent bruyamment, des télés qui gueulent, des rires, des soirées tango sur les places. Des enfants qui jouent, des femmes dont le premier souci, clairement, c'est de se voir de loin, des hommes qui veulent vous embrasser les pieds au milieu d'une rue déserte, ou qui vous regardent avec leurs yeux incroyables, comme s'ils allaient vous consommer, sur place siouplé. Ca vit, quoi. Puis les Vénitiens, ils descendent quand même de gens sacrément couillus qui ont fui les invasions diverses en allant se construire une ville sur des îlots au milieu de la vase, et qui sont devenus le premier port du monde, un jour. Respect.
Venise me fait finalement penser à une très vieille dame, une reine de beauté dans sa jeunesse, qui reste magnifique malgré tout. Très digne, mais rigolote, elle surprend quand, avec un air facétieux, elle fait un gros bras d'honneur aux gens qui l'enterrent déjà. Il se dégage de toute cette beauté menacée une énorme poésie, une sensation latente de douce mélancolie. Je n'ai jamais rien vu ni ressenti de plus beau, à côté, Paris, c'est de la blague. Je comprend presque pourquoi les gens racourcissent Venise en "ville la plus romantique du monde" ou "ville des amoureux". Mais on peut très bien "ressentir" Venise seul, aussi.
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